Amorce pour la discussion de groupe – Forum pour le partenariat

Imagine Canada, 25 octobre 2011

Annie Gauvin, directrice générale du ROCAJQ

 

Le discours sur l’engagement des jeunes est fréquemment teinté de contradictions. Il peut même parfois alimenter une certaine « schizophrénie ». Notre société tient de multiples propos, assez souvent contradictoires, autour de l’engagement des jeunes.  D’une part, on leur dit directement qu’ils ne sont plus aussi engagés que « dans notre temps » et de l’autre, on met en place des instances comme l’escouade GAMMA : Guet des activités et des mouvements marginaux et anarchistes qui relève de la Division du crime organisé de la police de Montréal.

Lors d’un colloque organisé, en 2008, par la Ligue des droits et libertés, le profilage politique, rarement considéré en Occident, a été discuté. Il a été convenu d’aborder l’attitude discriminatoire de profilage politique comme un déni des libertés d’assemblée et d’expression, notamment pour les jeunes. D’ailleurs, l’ONU avait demandé une enquête publique à ce sujet, mais elle n’a jamais eu lieu. L’article 10 de la Charte des droit de l’Homme prévoit pourtant que toute personne a droit à la reconnaissance et à l’exercice, en pleine égalité, des droits et libertés de la personne, sans distinction, exclusion ou préférence fondée sur les convictions politiques ou l’âge.

En décembre 2010 paraissait l’étude Asymmetry in Protest Control?, Patrick Rafail, Université d’État de la Pennsylvanie. Ce sociologue a analysé des manifestations organisées à Montréal, pour constater que 14 % de ces manifestations sont la cible d’arrestations et que « la police de Montréal s’en prend systématiquement à certains groupes de contestataires » en raison de leur identité politique. C’est-à-dire en fonction de ce qu’ils sont, et non de ce qu’ils font dans une manifestation. Le discours paradoxal créé par ce genre d’attitude induit un sentiment contradictoire auprès des jeunes.

Ainsi, GAMMA est un exemple de la discrimination entre les bons engagements et les engagements répréhensibles. Comme il relève de la Division du crime organisé, on peut se demander s’il est criminel aujourd’hui d’être jeune et politiquement engagé et « marginal » ?

Le discours sur les jeunes qui ne veulent plus militer, qui ne s’engagent pas, qui ne prennent pas de responsabilité, qui sont rivés à leurs ordinateurs, ces gens qui portent ce discours ne considèrent certainement pas les milliers de jeunes qui participent à de nombreuses manifestations, s’impliquent dans des actions sociales et militent pour diverses causes.  Il n’y a qu’à penser aux Indignés, qui occupent la Place du Peuple, ici à Montréal, mais aussi dans plusieurs pays du monde. Ce mouvement ne fait pas l’unanimité, mais on ne peut pas nier que les jeunes sont mobilisés et qu’ils militent selon leurs convictions et abordent des problématiques qui nous touchent tous. Pensons aussi aux Pirates (PARTEI), ce parti politique qui prône la démocratie directe et qui a obtenu 8,9% des suffrages aux élections de Berlin, leur garantissant 15 sièges au Parlement.

Enfin, pensons aux Zombies de Walt Street qui militent pour une prise de conscience des effets du système économique actuel sur les rapports humains. Ces jeunes « déguisés » en zombies croient davantage que ce sont les impacts du système économique actuel qui créer le sentiment d’isolement croissant et non pas les outils technologiques qui, justement, les mettent en lien les uns avec les autres.

Un autre concept que j’aimerais amener ici est la mise en évidence de la désaffection des jeunes par rapport aux formes classiques de l’engagement, dont l’engagement bénévole sur le terrain. Nous restons très largement prisonniers d’une conception de l’engagement qui privilégie une structure de bénévolat qui, souvent, ne tient pas compte des réalités des jeunes et des perspectives nouvelles qu’ils peuvent amener dans un groupe. Pourtant, les manières dont les jeunes ont de se mobiliser sont multiples et efficaces sans que nous n’y portions suffisamment d’attention pour les inclurent dans nos pratiques. Que ce soit l’engagement à l’échelle locale ou le mouvement altermondialiste, on sous-estime la mobilisation des jeunes et lorsqu’elle est visible comme lors de manifestations sur la rue, soit on les ignore, s’il n’y a pas d’excès ou qu’on les réprime.

Pourtant, un certain nombre d’organismes communautaires dans les mouvements de la jeunesse et d’éducation populaire témoignent de la vitalité et de la mobilisation des jeunes. Chaque année au Québec, il y a des milliers de jeunes qui s’engagent dans des démarches d’empowerment individuelles et collectives. La plupart d’entre eux se disent prêts à se mobiliser pour une initiative, un projet, une cause ou d’adhérer à un groupe, mais pas à une structure dont ils ne comprennent pas la rigidité, la lourdeur ou les contraintes. Ils sont plus pragmatiques qu’idéologiques. Ils vont préférer s’engager s’ils peuvent voir un lien direct entre cet engagement et les impacts attendus. Si les organismes ne parviennent pas à convertir la capacité de mobilisation des jeunes en engagement envers l’organisme, c’est souvent parce qu’il y a une confusion entre la mobilisation, le militantisme, l’adhésion et l’engagement du jeune. Les idéologies véhiculées par l’organisme limitent le sentiment d’adhésion et l’appartenance à l’organisme.

Centré sur l’empowerment individuel caractérisé par l’accomplissement personnel, les capacités relationnelles et l’intégration sociale, économique et culturelle, les organismes de sports et d’activités culturelles apparaissent, dès lors, comme autant de lieux privilégiés des jeunes, lorsqu’ils acceptent d’agir dans une structure un peu plus rigide ou contraignante. C’est parce qu’ils y trouvent une contrepartie qu’ils jugent acceptable dans cette perspective d’empowerment individuel, qu’il est plus facile pour eux de s’y engager.

Le débat quant à l’engagement des jeunes doit porter sur notre capacité collective à concilier le processus identitaire et d’individualisation des jeunes, en y incluant leurs façons d’être, de penser et d’agir. Nous avons là un défi de taille qui nécessite de débattre collectivement des problèmes de société et de s’entendre sur des codes communs de compréhension de ces problèmes pour en faciliter l’adhésion des uns comme des autres. Aussi, la démarche ne doit pas s’appuyer sur une structure de l’engagement envers le groupe, mais doit revêtir un caractère d’autogestion et d’autonomie pour que les jeunes y adhèrent. Ça demande de revoir nos façons de faire en commençant par éviter de juger l’individualisation croissante, qui est la marque de notre société. L’individualisation n’écarte pas la quête de solidarité et de partage. Elle est un chemin différent plus pragmatique qu’idéologique.

«Aujourd’hui, il n’y a plus de transmission de l’héritage dans sa forme traditionnelle. Il ne s’impose plus comme allant de soi, mais passe par sa mise en débat, en discussion, son expérimentation. L’acquisition d’une capacité à délibérer, à juger, à choisir, à négocier, la « réflexivité » devient essentielle. C’est une capacité de mise à distance critique vis-à-vis des cadres sociaux, groupes d’appartenance et rôles jusqu’alors assignés à l’individu. Capacité « qui s’ancre dans l’évaluation que font les jeunes dans le monde qui les entoure, dans la perception qu’ils ont de leur propre personne et la manière dont ils se projettent dans l’avenir[1]»

[1] BECK Ulrich, « La société du risque », Aubier, Paris, 2000, cité dans LABADIE Francine, RAGI Tariq, « Les jeunes et la politique », Agora débats/jeunesse, no 30, 2002, p. 19, cité dans RICHEZ, Jean-Claude, «Participer, s’engager : L’engagement des jeunes aujourd’hui», Jeunesse, éducation, territoire, Cahiers de l’Action, INJEP, p.7



 

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